L’impact de la précarité sur la santé mentale des enfants Entretien avec Patricia van der Bruggen, psychologue

Patricia van der Bruggen est psychologue pour enfants. Elle est co-fondatrice des Marmotins, un lieu de rencontre schaerbeekois pour enfants et parents qui fait partie des Maisons Vertes initiées par Françoise Dolto. Elle est également active dans une consultation pour nourrissons.

Comment êtes-vous devenue psychologue pour enfants ?

En faisant mes études de psychologie, j’avais déjà le projet de devenir psychologue pour enfants. Je me suis formée à une discipline qui en était encore à ses débuts à l’époque. Et cette formation m’accompagne encore.

Aujourd’hui, je ne voudrais pas être une jeune psychologue qui a affaire à un monde beaucoup plus déglingué, où l’autorité parentale ne fait plus boussole de la même manière. Une autorité qui permet de ne pas se laisser emporter par ce qui fait plaisir, sans faire attention aux autres.

Aujourd’hui, je sais peut-être un peu mieux pourquoi je suis psychologue pour enfants et adultes. J’aborde le rapport interpersonnel avec ouverture, avec une part de créativité. J’accepte de ne pas savoir d’emblée où cela va mener, comme j’accepte la responsabilité de l’acte d’écoute et de ses conséquences.

Quel est le mode de fonctionnement des Marmotins ?

Parmi les Maisons Vertes belges, l’asbl Les Marmotins est la seule qui soit soutenue par Viva for Life, qui se consacre uniquement aux enfants vivant dans la pauvreté. Elle bénéficie également de subventions de l’ONE, de la Fondation Roi Baudouin, de la Fondation Vergne et du Foyer Schaerbeekois. Néanmoins, un important travail de recherche de financement reste nécessaire pour rémunérer les accueillants

 De 2015 à 2020, Les Marmotins se trouvaient au rez-de-chaussée d’un ensemble de logements sociaux, avec une grande cour qui s’est trouvée de plus en plus envahie par des dealers. Pendant le crise du Covid, ce lieu a été inondé par le débordements des WC de tout l’immeuble, vandalisé, tagué d’insultes à caractère sexuel… L’équipe et les enfants ont dû se rabattre sur le parc. A présent, ils sont hébergés à titre transitoire par le Foyer Schaerbeekois, dans un local tout à fait impersonnel. Le point positif de cette solution, c’est le voisinage d’autres associations, notamment pour l’alphabétisation des adultes.

Les Marmotins sont accessibles quatre demi-journées par semaine. Les bénéficiaires y sont accueillis anonymement, sans obligation d’inscription. En clair : chacun y vient quand il veut, quand il peut, pour le temps qu’il veut. On ne note au tableau que le prénom de l’enfant et celui de l’adulte qui l’accompagne, qu’il s’agisse de la mère, du père, d’un grand-parent… ou même d’une nounou ! Le Foyer Schaerbeekois aurait voulu que nous donnions priorité à ses occupants, mais nous avons pour principe de ne pas filtrer nos visiteurs. Par permanence, nous accueillons six ou sept enfants accompagnés d’un proche.

Vous percevez des signes de précarité parmi vos bénéficiaires ?

Nous n’interrogeons jamais les personnes sur leur situation matérielle. Il arrive que certaines nous parlent de leurs difficultés financières, mais notre démarche consiste à laisser jouer les enfants de 0 à 4 ans et à offrir un lieu de rencontre, et donc de parole, aux adultes qui les accompagnent. Si elles ou ils désirent s’adresser à nous, nous sommes naturellement à l’écoute. Et nous essayons de porter la parole de l’adulte à l’enfant. Généralement, l’enfant repart jouer ou reste blotti, mais ce qu’il a entendu va percoler gentiment dans sa tête. Notre priorité, c’est que le dialogue entre parent et enfant soit préservé ou restauré.

Certaines mamans ou grand-mamans se privent pour pouvoir apporter un petit quelque chose à partager autour de la table. Des solidarités se nouent, des contacts s’échangent sur WhatsApp ou sur d’autres plateformes. Mais des tensions peuvent également éclater entre parents qui n’ont pas les mêmes priorités d’éducation.

Tel adulte fera de la pauvreté un « partenaire de vie » avec lequel il tentera de composer et cheminer. Tel autre y laissera beaucoup d’énergie à combattre cet « adversaire de vie », au risque de se retrouver très désemparé et de vouloir rester caché, en gardant sa honte pour lui. Je me souviens d’un papa qui était venu avec ses enfants. Après quelque temps, on s’est demandé où il était passé. On l’a retrouvé endormi dans la petite maison en bois dont les enfants font un magasin, un abri, un royaume… Cet homme-là était visiblement dans une grande détresse. La pauvreté épuise. C’est une forme de burn-out.

Pour toutes ces personnes, se rendre dans une Maison Verte comme Les Marmotins, c’est déjà un luxe, parce qu’on y prend du temps pour soi et pour ses enfants, du temps pour se penser (ou se panser, d’ailleurs). A travers le lien à soi comme aux autres, elles retrouvent une certaine dignité, une estime de soi. On peut s’y poser, partager des mots ou un biscuit, une histoire, des préoccupations, redécouvrir le plaisir d’être là ensemble. Ce qui permet d’en sortir, c’est souvent de faire de bonnes rencontres.

La précarité s’accompagne parfois de violence. L’avez-vous déjà ressentie ?

Oui, nous avons déjà accueilli des mamans qui témoignaient de violences intra-familiales. Le principe de nos Maisons Vertes, c’est que nous écoutons, mais que cela ne sort pas de la maison. Entre accueillantes et travailleurs médico-sociaux de l’ONE, nous avons de grandes discussions autour du secret professionnel. Faut-il s’y tenir dans toutes les circonstances ? Jusqu’où aller sans intervenir ?

Certaines mamans reviennent avec des traces de ce qu’elles subissent, parfois avec le déni pour dernier rempart. Certains enfants ne vont visiblement pas bien et se renferment ou se révoltent. 

La pauvreté se décline de manière singulière, au cas par cas. La plupart des personnes qui la vivent, lors d’une dégradation progressive de leur situation ou parce qu’elles ont tout laissé derrière elles pour changer de pays, ont heureusement conservé une base de confiance en leurs ressources personnelles. Mais quand la pauvreté et son contexte d’incertitude sont conjugués à une fragilité psychique déjà présente chez les parents, le socle de base nécessaire à la construction de l’enfant est mis en danger. Il risque d’être marqué profondément dans la recherche de son identité comme dans la confrontation aux autres, aux limites. 

De votre point de vue de psychologue, vaut-il mieux cacher les difficultés aux enfants ?

L’important, c’est de parler à hauteur d’enfant et d’avancer pas à pas.

Après, tout dépend de la nature de la difficulté. Ce qui se passe dans l’intimité du couple ne se partage pas avec un enfant. Quant aux difficultés matérielles, sociales, tout dépend de la manière dont le parent se positionne. Un enfant ne peut pas faire grand-chose d’un discours insécurisant, où l’adulte se pense victime et impuissant. Mais pouvoir dire que comme parent qu’on essaie, qu’on ne peut pas tout faire, qu’on peut se tromper… cela peut aider l’enfant à grandir avec ses propres ressources face à ce que la vie lui réservera comme grands et petits accidents.

Concrètement, que dire à l’enfant qui, à l’école, est dévisagé ou raillé par les autres parce qu’il n’a presque rien dans sa boîte à tartines ?

Je pense déjà que l’école a un rôle à jouer en expliquant à tous les enfants qu’ils ne vivent pas dans un monde où tout le monde a les moyens de se comporter en consommateur qui a tous les droits. Vivre dans la précarité et la débrouille journalière génère de l’incertitude. Si l’on peut le soutenir et faire en sorte qu’il se sente un parmi d’autres, qu’il n’est pas seul au monde, l’enfant pourra retrouver un peu de confiance ou d’insouciance.

Cette situation est probablement moins difficile à vivre pour cet enfant s’il sait pourquoi, pour autant qu’il soit soutenu par son professeur et/ou par l’éducateur. Sinon, sa souffrance risque de se manifester par de l’agressivité ou par une fermeture et une grande inhibition d’apprentissage. Il se montrera en tout cas provocateur, par sa violence ou par sa passivité. Ces comportements sont autant de lanceurs d’alerte, d’appels à l’aide.

La difficulté prend de toutes autres proportions dans l’enseignement secondaire, quand les réseaux sociaux commencent à occuper une place importante dans la vie du jeune adolescent. L’insulte y trouve une redoutable résonnance et les phénomènes d’agression sont démultipliés. Les victimes de harcèlement ou d’insultes peuvent décrocher voire aller jusqu’à vouloir mettre fin à leurs jours. Cela m’inquiète beaucoup. 

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